Chapitre 1 — L’humain ne s’organise jamais seul

Nous continuons de parler de l’individu et du collectif comme s’il s’agissait de réalités distinctes, parfois opposées.

Cette séparation structure une grande partie de nos représentations contemporaines : d’un côté l’individu autonome, libre et responsable ; de l’autre le collectif, perçu tantôt comme soutien, tantôt comme contrainte.

Pourtant, cette opposition ne correspond pas à la condition anthropologique de l’existence humaine.

L’anthropologie, depuis ses origines, n’a jamais rencontré d’individu isolé.
Elle a rencontré des systèmes de parenté, des règles d’alliance, des structures d’échange, des formes d’autorité, des cadres symboliques.

Lorsque Émile Durkheim parle de « fait social », il rappelle que certaines formes d’organisation s’imposent aux individus et les dépassent.
Lorsque Marcel Mauss analyse le don comme « fait social total », il montre que l’échange engage simultanément l’économique, le symbolique, le juridique et le politique.
Lorsque Claude Lévi-Strauss met en lumière les structures de parenté, il révèle que les relations humaines obéissent à des formes organisées qui excèdent les volontés individuelles.

Dans chacun de ces cas, ce qui apparaît n’est ni un individu pur, ni un collectif abstrait.
Ce qui apparaît, c’est une co-constitution.

L’individu est formé dans des cadres qui le précèdent.
Le collectif n’existe que par l’action d’individus situés.

La culture — objet central de l’anthropologie — n’est pas une entité autonome.
Elle désigne l’ensemble des formes produites par des humains organisés : normes, hiérarchies, obligations, symboles, institutions.

Autrement dit, la culture est relationnelle.
Elle est l’œuvre d’êtres humains qui s’organisent et se reconnaissent.

L’anthropologie n’a pas toujours formulé cette réalité sous la forme d’un concept unifié.
Mais elle l’a décrite constamment.

Ce livre propose de rendre explicite cette condition implicite :
l’être humain n’existe qu’en organisant et en étant organisé.

C’est cette condition que désigne ici l’Individu–Collectif.

L’expression ne cherche ni à fusionner deux termes ni à résoudre une opposition théorique.
Elle rend visible une tension constitutive.

L’être humain est porteur d’initiative.
Il est également tributaire d’appartenances.

Il agit depuis une position.
Il s’affirme dans des structures.

Cette tension n’est pas un accident historique.
Elle est structurelle.

L’absolutisation de l’individu fragilise les cadres communs.
L’absolutisation du collectif dissout la responsabilité.

Dans les deux cas, la dynamique se déséquilibre.

Reconnaître l’Individu–Collectif ne relève pas d’un choix moral ou idéologique.
C’est une exigence analytique.

Si l’humain ne s’organise jamais seul, alors toute situation où il est question de décision, de pouvoir ou de responsabilité engage cette condition.

Ce livre part de cette hypothèse simple et structurante :
on ne peut penser l’organisation humaine à partir d’une séparation fictive.