Chapitre 2 — La tension constitutive

Si l’être humain ne s’organise jamais seul, alors l’individu ne peut être pensé comme une entité isolée.

L’anthropologie l’a montré à plusieurs reprises.

Dans son étude sur la notion de personne, Marcel Mauss rappelle que l’idée même d’« individu » est historiquement construite.
La personne n’est pas un donné naturel universel ; elle est une forme sociale, façonnée par des systèmes de rôles, de statuts et d’appartenances.

Autrement dit, ce que nous appelons individu est déjà socialement structuré.

Plus tard, Louis Dumont analysera la distinction entre sociétés holistes — où le collectif prime explicitement — et sociétés individualistes — où l’individu est érigé en valeur centrale.

Mais cette opposition ne signifie pas que l’une ignore l’individu et l’autre ignore le collectif.
Elle indique plutôt des hiérarchies de valeur.

Même dans les sociétés dites individualistes, l’individu demeure inscrit dans des structures normatives, juridiques, économiques et symboliques.

L’individu moderne n’est pas hors collectif.
Il est produit dans un certain type de collectif.

La tension Individu–Collectif ne disparaît pas ; elle change de forme.


Co-constitution et hiérarchie

L’apport de ces travaux est décisif :
ils montrent que l’individu ne précède pas la relation.

Cependant, l’anthropologie a principalement décrit cette dynamique.
Elle ne l’a pas toujours formalisée comme tension structurante opératoire.

Ce livre propose de franchir ce pas.

L’Individu–Collectif ne désigne pas une opposition théorique.
Il désigne une co-constitution permanente.

L’individu se construit dans des cadres.
Le collectif se maintient par des individus capables d’agir.

Il n’y a pas d’individu sans structure.
Il n’y a pas de structure sans individus.


La tension comme condition

Cette co-constitution produit une tension.

L’individu cherche à s’affirmer.
Le collectif cherche à se stabiliser.

L’individu introduit du mouvement.
Le collectif introduit de la continuité.

Lorsque l’un domine excessivement l’autre, des déséquilibres apparaissent :

  • fragmentation,
  • rigidification,
  • perte de cohérence,
  • perte d’initiative.

La tension n’est donc pas un dysfonctionnement.
Elle est la condition même de l’organisation humaine.


Vers l’opératoire

Reconnaître cette tension ne suffit pas.

Il faut comprendre comment elle se matérialise dans les formes concrètes :
organisations, institutions, dispositifs d’autorité.

C’est vers cette matérialisation que nous nous tournons désormais.